Venise dure trois ans ?

Venise dure trois ans ?

Que se passe-t-il lorsqu’un individu, pour une raison X ou Y, décide de prendre ses possessions matérielles, de les mettre dans une valise, et de s’installer à Venise ?

Prenons pour exemple un être humain banal. Humanoïde du XXIe siècle, il est habitué aux transports en commun, à la voiture ou au vélo. Il habite un appartement avec ascenseur, local à poubelles, garage au sous-sol. Une maison avec place de parking devant le portail, cour au rez-de-chaussée, garage à vélo sur la rue.

D’un seul coup, ça le prend. Il déménage à Venise. Peu importe pourquoi. Il vend son vélo, sa voiture, remplit sa valise d’affaires pour toutes les saisons, hésite à emporter une paire de bottes (pour l’acqua alta ?), sélectionne quelques indispensables dans sa bibliothèque, achète un billet de train, d’avion, de bus, direction, Venise.

Il l’ignore encore, mais sa décision n’est pas anodine. Parce qu’habiter à Venise va le transformer. Profondément. Expérience totale, la vie à Venise va le faire passer par différentes phases qui vont modifier sa personnalité, ses centres d’intérêts, et sa sociabilité.

Observons notre spécimen et les mutations qu’il est sur le point de subir.

Note de l’autrice : les expériences et point de vue rassemblés dans cet article pourraient présenter des ressemblances avec la situation personnelle de l’autrice de ce blog. Toute similitude avec des situations existantes ou ayant existé est alors probable, mais pas systématique.

Le foresto

Les vénitiens, les vrais (car il en reste encore), sont là pour le lui rappeler.

“Ti xe foresto !”

T’es étranger, toi ? Venise est une nation et il l’aborde, valise à roulette au poing, sans préparation. Il ne comprend rien. La recherche d’un logement le conduit dans l’impitoyable labyrinthe des calle, qu’il prononce cayé, à l’espagnole. Il croit que les gondoliers sont de nobles personnages à qui demander dans un style ampoulé s’ils savent dans quelle direction se trouve la place Saint Marc. Il se surprend du regard un peu vide, du chewing-gum mastiqué et de la peau orange de ces paladins de la lagune. Il utilise son téléphone en mode GPS avec la voix qui hurle, accent français en plus “tournez à gauche dans Calle della Mandola puis tournez légèrement à droite sur Rio dei assasini” et il n’y comprend rien. Il croit que les vieilles dames parlent russe, alors qu’elles pestent contre lui en dialecte.

Puis le miracle. Il trouve une chambre à louer. Il pose enfin sa valise quelque part. Rencontre ses colocataires, ses collègues de travail. Des guides qui vont l’entrainer dans les méandres de l’univers vénitien.

Désormais, dans leur sillage, il fréquente les bacari. Boit des Spritz. Va à des vernissages d’expositions d’art contemporain ou sont exposés des morceaux de plastiques jetés par terre. Écoute des notes de musiques échappées d’une école de musique, entre et assiste à un concert de piano. Ses yeux sont grands ouverts, il absorbe tout.

Il est prêt pour la deuxième métamorphose.

Le néo-vénitien passionné

Voilà qu’il se retrouve à parler de Venise du matin au soir. Au bar, avec ses nouveaux amis rencontrés à une performance, il s’applique à souligner les spécificités de cette ville. Il apprend son langage fait de ruelles et de ponts et, tel un explorateur en terre inconnue, il se familiarise avec sa géographie. Petit à petit, la morphologie de la ville commence à déformer son cerveau. Elle l’avale, elle fait partie de lui. Habiter à Venise devient un trait de caractère. Le commun des mortels, qui utilise un vélo ou une voiture pour parcourir les rues en damier d’une banlieue pavillonnaire lui semble désormais un lointain cousin inconnu. Le temps passe et il réalise enfin que la vieille dame du dessus n’est pas russe, mais vénitienne. Il déchiffre le dialecte. Il s’amuse à dire “t’as vu ce caigo, aujourd’hui ?” parce que ça fait plus local que “brouillard”. Quand il va faire son marché au Rialto, on ne lui refile plus les légumes pourris. La boulangère l’appelle amore. Le barman sait qu’il boit son Spritz au Campari et pas à l’Apérol.

Coucher de soleil couleur Campari sur la lagune sud

Tout va tellement bien. Il tombe amoureux. De la ville, bien entendu.

L’historien

Alors il commence à collectionner les ouvrages sur Venise et son histoire. Friand d’anecdotes, il assouvit sa soif de connaissances. Il pimente ses conversations de petites histoires, lues sur wikipédia, à la Bibliothèque Querini Stampaglia, sur une page facebook de vulgarisation. Dès qu’il voit une porte entrouverte, il la pousse, à l’affût d’un lieu secret, inédit. Il se retrouve plusieurs fois dans un jardin privé, couvert de menaces qui lui tombent dessus d’une fenêtre, au troisième étage. L’insolite le grise. Petit à petit, il se convainc de vivre dans un endroit exceptionnel, si intéressant, qu’on ne peut parler que de ça. Il se sent spécial. Sa routine d’avant n’est qu’un lointain souvenir. Il est fier des ponts franchis, des kilomètres à pieds, d’avoir appris les codes du système B qu’impose la ville sur l’eau.

Habiter à Venise, mon expérience

Et puis il commence à se poser des questions.

Le militant

C’est un de ses amis qui doit quitter son appart car les propriétaires veulent louer aux touristes. C’est la boulangerie d’en bas de chez lui qui ferme, définitivement. C’est une ludothèque que l’on transforme en restaurant. Peu importe par quoi ça commence. La fêlure est là. Quelque chose ne va pas. L’injustice, autour de lui, est palpable. Mais il ne va pas se laisser faire. Il arrête d’acheter sur Amazon et devient un client fidèle des petits commerces de son quartier. Il dépense son salaire en jambon, shampoing et pain de mie à l’épicerie du coin de la rue. Il est heureux : grâce à lui, une famille d’irréductibles vénitiens peut continuer de s’agripper à un morceau de Venise. Il participe à des manifestations, contre les Grandi Navi, contre Air Bnb, contre la suppression de services municipaux. Il est en colère. Il évite le coin du Rialto comme la peste. Quand il doit passer par l’hypercentre, il soupire en se faufilant entre les touristes, le regard noir. Dès qu’il voit ses amis, ils posent sur la table les grands problèmes, s’enflamment, lancent des solutions puis recommandent un Prosecco. Il ne boit plus de Spritz, c’est quand même un peu dégueulasse.

Habiter à Venise, mon expérience
Le bar des communistes, à Castello (où on boit surtout des coups)

Le temps passe. Les saisons se succèdent, les slogans restent les mêmes sur les bandières des manifestants. Il se lasse.

Le blasé

Maintenant il marche plus lentement dans les rues. Il n’a plus peur de se perdre, il n’est pas pressé. Il sourit à l’un ou à l’autre, lance un “ciao” en faisant coucou de la main. Quand on lui propose d’aller voir une performance, un vernissage ou une présentation de livre, il soupire, hausse les épaules. Puis il y va, croise des amis sur le chemin et s’arrête plutôt au bar. De toute façon, ces performances, c’est toujours des types à poil qui font des trucs chelous, non ? Aux amis qui commentent l’actualité locale, il répond sans conviction que “c’était mieux avant”. Peut importe qu’il soit là seulement depuis trois ans, une chose est sûre : ça ne va pas en s’améliorant. La fêlure est en lui et tous les maux de la cité s’y engouffrent. C’est lourd à porter, une ville sur l’eau. Le cynisme de la politique locale l’agresse. La banalité des articles dans la presse étrangère lui fait avaler son café de travers.

Habiter à Venise, mon expérience
“C’était mieux avant”

Il pourrait rester comme ça, des années. Vivre une vie tranquille et se plaindre de tout. La curiosité étranglée. Raconter de temps à autre une vieille histoire que désormais, tout le monde connaît. Il ne croit plus aux secrets. La ville qu’il aime n’en a plus à raconter.

Mais il y a encore une carte à jouer.

L’enthousiaste

Il décide, encore, de ne pas se laisser faire. Oui, c’est la merde. La ville hurle l’injustice, les salaires précaires des petits métiers touristiques, les rues semblent rétrécir, les appartements sentent l’humidité ou les odeurs de cuisine, ses amis s’en vont, il a l’impression que la ville l’étouffe. Qu’elle veut le cracher. Lui, corps étranger, citoyen pas rentable, pour le lancer loin, vers la terre ferme. Mais il n’est pas d’accord. Pas question de se laisser faire. Dans la cité marchande où le touriste est mieux logé que l’habitant, il peut encore résister. Il avale des couleuvres. Il a de la chance, et trouve un petit logement sombre et pas trop cher, loué au black, grâce à son réseau. Il n’a pas de bol et prend sur lui, après tout, sa coloc n’est pas si mal et il passe plus de temps au boulot que chez lui. Peu importe. Il change encore de regard. Sur les places, il voit les enfants qui jouent et pas les groupes de vacanciers, écouteurs visés aux oreilles. Il s’enthousiasme de tout. La qualité de la vie lui semble incomparable. Inimitable. Le petit marché sur barque est si charmant. L’air iodé si doux sur les Zattere, au soleil. La silhouette d’un pont dans la brume le matin, si poétique. L’acqua alta, romantique. La Biennale, rafraîchissante. Les plages du Lido, étonnamment sauvages.

Habiter à Venise, mon expérience
“C’est charmant”

Alors il oscille, dans un mouvement perpétuel, entre ses deux dernières mutations. Enthousiaste, puis blasé, il se demande chaque matin, lorsque Venise s’offre à lui au début du jour, si l’amour peut durer plus de trois ans.


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