Être assistante de langue en Italie

Cet article parle de mon expérience d’assistante de langue en Italie, que j’ai réalisée entre octobre 2014 et mai 2015. L’article ne traite pas directement du voyage mais je le laisse en ligne pour ceux qui cherchent des informations ou un retour d’expérience, que ce soit pour préparer leur départ ou s’informer sur les démarches.
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Cette année est un peu particulière pour moi. Face à l’approche de la fin de mes études, et du début de la vie professionnelle, en février dernier, j’avais bouclé à l’arrache une demande de participation au programme d’assistants de langue en Italie du CIEP.

A ma propre surprise, j’ai été sélectionnée.
J’ai fait mes bagages, et au lieu de commencer à travailler ou à chercher un travail, je suis partie en Italie.
Cette semaine, j’ai enfin commencé. Sur le papier, je suis sensée être présente en classe auprès d’un ou plusieurs profs de français, douze heures par semaine, et prendre en charge les aspects culturels et oraux de la langue.
Pas de grammaire, pas de notes, pas de syntaxe, pas de copies à corriger, mais des activités ludiques, qui incitent à la communication en français.
Quand je suis arrivée dans le lycée où j’ai été affectée, un institut technique où l’on enseigne le tourisme, le commerce et l’informatique, je me suis vite rendu compte que l’école italienne ressemble à une chambre d’adolescent. Un véritable, bordel, pour l’œil extérieur, dans lequel les habitués arrivent pourtant à se retrouver. Exactement comme ma chambre quand j’avais 14 ans.
Pour mon premier cours, je suis arrivée en plein alphabet. La lettre O. La prof me demande de continuer.
« P… comme …? »
« Poule !! Pouuuuule ! Madame, poule !!! »
Ils ne savent pas dire comment ils s’appellent, mais connaissent le mot poule. Mes élèves sont curieux, bruyants, agités, étonnants. Je suis assez surprise de voir qu’ils se lèvent en cours sans demander. Quand la cloche sonne, tout le monde se barre, sans demander son reste, dans un grand fracas de chaises. La prof ne dit rien, je ne sais pas si c’est normal.

« Bonjour, je m’appelle Lucie, et je serai votre assistante de langue pour cette année. » 

 
T’as des frères et sœurs ? Tu supportes quelle équipe de foot ? Je peux aller aux toilettes ? T’as quelle âge ? Tu connais Stromae ? T’écoutes quoi comme musique ? Tu connais l’Italie ? T’écoutes du rap ? Tu parles italien ?
Mes élèves sont super curieux. Moi aussi. J’essaie de les faire parler d’eux, de leur faire dire des choses un peu originales. Problème : à chaque fois qu’un élève s’exprime, la prof lui donne une note. Ce qui ne les pousse pas vraiment à se lâcher, mais plutôt à rabâcher : « Je-m’appelle-Giorgio j’habite-à-Rome, j’ai-un-frère, j’aime-le-foot. »
assistante de langue en italie
« Vous êtes le pays qui parle », nous a-t-on dit à la formation

Assistant de langue, un métier difficile

 
Ce n’est que le début, mais j’ai déjà pensé au moins une fois par jour « olala, heureusement que je ne suis pas prof ! »
Face à une classe de 40 élèves.
Face à la désorganisation générale.
Face à la prof qui hurle dans la classe et me déclare qu’un tel est abruti, un tel autre stupide, alors que, peut être par naïveté, je préfère avoir une vision positive de mes élèves, et derrière leur agitation, je vois une envie de s’exprimer (qu’il va falloir canaliser vers le français et non vers le lancer de boulettes, mais une envie quand même).
Grande difficulté pour l’assistant : s’adapter à un prof déjà vieux (en Italie le corps enseignant est plutôt âgé), avec sa propre conception de la pédagogie, sa propre façon de s’organiser…
Ou dans le cas de ma prof, de ne pas s’organiser (« j’ai oublié le livre, tu as pris le tien ? » « On fait quoi comme leçon, aujourd’hui, déjà ? » « On a cours avec quelle classe, maintenant ? » —> c’est du vécu.)
Autre difficulté : accepter de ne pas être maître de son propre cours. Alors même que je me suis mise d’accord avec la prof pour proposer une activité, elle me coupe parfois en plein élan « Non, ça va pas du tout, on fait pas comme ça ».
Difficile de se retenir de lui rendre la pareille quand elle fait des fautes de français devant la classe (c’est à dire, souvent).
L’assistant doit apprendre à être zen.

L’extraordinaire position de l’assistant de langue

Au delà des difficultés, être assistante, c’est un job en or.
S’il faut être hyper flexible pour pouvoir passer de l’alphabet français (« pouuuuule ») à la philosophie des Lumières dans la même matinée, les douze heures de cours par semaine laissent largement le temps de se préparer et de proposer des activités intéressantes et originales.
Comme on ne doit pas noter les élèves, on peut espérer avoir un rapport différent, plus cool, avec eux (et comme la prof me demande mon avis sur la notation et que je lui dit toujours de mettre plus, je suis ultra-populaire).
  • On n’attend pas de nous qu’on soit des experts, on a le droit à l’erreur.
Ce matin, lors de la leçon d’histoire que j’ai donnée, on m’a demandé la date de naissance de Napoléon. Je n’en sais rien. Et j’ai le droit de le dire. Zéro complexe. Mon job, c’est d’apporter ma culture, pas mes connaissances. Bien sûr, je fais des recherches et je prépare mes cours, mais je ne suis pas supposée être experte : face aux questions « piège » je peux leur proposer de regarder ensemble sur Wikipédia.fr.
  • On bosse 12 heures par semaine.
  • On est bien payés (850 euros net d’impôts en Italie, pour être précis).

Oui, c’est un bon salaire, compte tenu du nombre d’heures que vous effectuez. A Rome, vivre avec cette somme est parfois difficile (mon loyer hors charge s’élevant à 375€ pour une chambre simple quartier San Paolo), mais on a du temps libre pour donner des cours privé, s’investir dans des activités culturelles, visiter la ville, écrire notre mémoire, ou toute autre activité plus ou moins épanouissante et lucrative.

Et honnêtement, jouir de son temps, n’est-ce pas le plus grand des avantages ?

Motivé-e-s ? Voici la démarche à suivre.
assistante de langue en italie
Les conditions :
– Être inscrit dans une université française l’année de votre demande
– Être de nationalité française ou ressortissant Européen
– Avoir entre 20 et 30 ans (attention, chaque pays peut adapter les limites d’âge)
– Avoir validé au minimum une première année de licence (L1)
– Avoir une certaine connaissance de la langue du pays d’accueil
Le dossier :
– Avant toute chose, pour choisir votre destination, il faut faire le test d’éligibilité en ligne, qui permet de savoir quels pays sont accessibles (dépend de l’âge, du parcours…)
– A partir du 23 octobre, ouverture des pré-inscriptions : une fois le test d’éligibilité effectué, on a la possibilité de se pré-inscrire. La pré-inscription permet de créer un identifiant, de choisir sa destination, et de rattacher le dossier de candidature à l’établissement dans lequel on est étudiant.
– La saisie du dossier va vous permettre de connaître le nom de la personne contact de votre établissement, qui vous fera connaître le nom du professeur-évaluateur. Vous devez rencontrer cette personne qui va évaluer lors d’un entretien votre niveau de langue et votre motivation.
– Vous avez ensuite jusqu’en janvier ou février pour valider votre inscription en ligne. Pour cela, il vous faudra joindre les documents demandés (lettre de motivation, diplômes, etc.)
Source : CIEP

Après cet article, je m’étais dit que j’en écrirais d’autres, mais voilà, j’ai passé mon temps à voyager, à faire de la slackline, à courir les routes d’Italie et je ne l’ai jamais fait. Alors pour ceux et celles qui atterrissent ici via le site du Ciep ou via Google, je vous propose, bien longtemps après, un retour plus global sur cette expérience, point par point :

 

  • Les élèves :

Les élèves sont, à mes yeux, le centre de l’expérience. C’est pour eux que je me suis levée pour aller en cours tous les jours, pour eux que j’ai préparé mes leçons et pour eux que je suis restée motivée tout au long de l’année.

assistante de langue en italie

 

J’ai eu deux types de publics : d’abord, les adolescents. Âgés de 14 à 19 ans (on finit le lycée un an plus tard en Italie), ils étudiaient le marketing, la vente ou le tourisme. Pas toujours très portés sur les langues, la plupart choisissent le français en LV2 pour faire comme tout le monde. Pourtant, c’est un public qui peut se révéler absolument génial si on sait le canaliser. Les profs italiens détiennent le record mondial d’ancienneté. Ce qui veut dire que la bande de boutonneux plein d’hormones qui bouillonne sur les bancs de l’école passe ses journées devant des vieux profs fatigués et, pour certains, un peu dépassés en attente de la retraite. Les méthodes employées en classe sont vieillottes : par coeur, récitation sont le lot quotidien. Alors quand l’assistant de langue arrive et dit « on va faire un jeu », c’est l’euphorie dans la classe. Petit bémol : très habitués à réciter, mes élèves manquent d’esprit critique et peuvent être déstabilisés quand on leur demande de donner leur opinion, ce qui rend difficile les activités de débat.

On a tous vécu le fameux « Alors, vous en pensez quoi ? Vous êtes pour ou contre argument quelconque ? » … « Boh, dipende. »

C’est là que notre boulot devient intéressant : nous amenons dans la classe une autre pédagogie, nous bousculons un peu les habitudes et ça réveille les élèves.

Deuxième type de public, ensuite, les jeunes (et moins jeunes) adultes. Mon école donnant des cours du soir, j’ai eu l’opportunité d’enseigner à trois classes d’adultes en reprise d’études et cette expérience a été vraiment fantastique. Difficile au début, car confrontée à des personnes ayant vécu toute leur vie en situation d’échec scolaire et persuadées de ne jamais réussir à apprendre le français ; puis fantastique ensuite, quand j’ai commencé à trouver le moyen de toucher un peu ce public particulier.

On m’a regardé comme une dingue débarquée de la planète tarée la première fois que j’ai fait faire à une classe de mécaniciens taiseux et de serveuses méfiantes une partie du « Jeu de la météo » alors que les élèves ne me parlaient qu’en dialecte romain, pourtant à la fin de l’année c’est l’activité qu’ils ont déclaré avoir préférée. Bien que mon action ait été très limitée, j’ai pu noter avec ces classes une évolution et une petite prise de confiance des élèves avec la langue, et ça c’est vraiment très très gratifiants pour l’assistant et pour le prof.

En résumé : en tant qu’assistant de langue, vous pouvez rencontrer des publics très variés. Certains de vos élèves n’auront peu être pas l’italien comme langue maternelle. J’ai eu des élèves d’origines vietnamiennes, tunisiennes, sénégalaises, colombiennes, roumaines… ce qui est un enrichissement potentiel pour la classe de langue. Au niveau de la « discipline », il peut y avoir des moments difficiles, selon les établissements. En échangeant avec les autres assistants j’ai réalisé qu’on trouve de tout, de la classe super tranquille aux élèves qui cherchent le clash. Ce sont des ados, ils ont parfois besoin de confrontation. Pourtant, l’assistant de langue ne doit pas jouer le rôle du modérateur et confronté à une situation difficile il doit pouvoir demander à être épaulé par le prof, si celui-ci ne gère pas spontanément sa classe. Mais toutes ces difficultés sont dépassées par la qualité des liens que vous pouvez tisser avec vos élèves : vous êtes jeunes, à priori dynamique, vous ne donnez pas de notes ni de devoirs pénibles, vous êtes déjà populaire.

  • Les cours et les relations avec l’enseignant :

Je vais être beaucoup plus critique. Selon moi, partager les heures d’enseignement avec les profs et en classe entière est une bêtise. La fameuse co-présence qui nous est décrite lors de la formation est très rarement mise en place. Plusieurs cas de figure ont été constatés (selon les différentes expériences des assistants de langue) :

  1. Le/la prof tyran qui ne veut pas qu’on empiète sur son Royaume : la salle de classe est son règne et vous avez été élu au poste de bouffon. Vous serez chargé des basses tâches (distribuer/ramasser les documents, écrire au tableau, lire la consigne de l’exercice). Les jours fastes, on vous agitera devant le peuple pour amuser la galerie en vous demandant de parler de votre culture (de façon caricaturale, si possible).
    Les avantages : vous n’avez pas grand chose à préparer.
    Les inconvénients : vous vous sentez inutile. Vous vous ennuyez.
  2. Le/la prof pragmatique qui veut gagner du temps : puisque vous êtes là, autant vous laisser la tâche d’enseigner et en profiter pour se retrancher dans un angle de la salle pour avancer sur une autre activité prioritaire (corriger les copies, se refaire les ongles, tweeter sur la difficulté du métier d’enseignant).
    Les avantages : vous avez le champ libre pour faire ce que vous voulez du cours.
    Les inconvénients : vous avez aussi le champ libre pour vous débrouiller quand les élèves ont décidé que c’est l’heure de la récré, pas du français.

Bien entendu, parfois, ça se passe bien et il y a une entente entre le/la prof et l’assistant. Cependant, je pense que les choses seraient bien plus simples et intéressantes si l’assistant pouvait prendre un groupe réduit d’élèves, 10 maxi par exemple, pour faire des ateliers de français. On travaillerait bien mieux la langue, on serait en mesure de fournir un suivi plus personnalisé aux élèves, bref, on mettrait à profit notre présence de façon plus judicieuse.

J’ai eu à subir le type de relation numéro 1 pendant une bonne partie de mes heures, et je sais à quel point ça peut être difficile à gérer et parfois à vivre. Si vous vous retrouvez dans une situation où l’on vous cantonne à un rôle de subalterne inintéressant et parfois humiliant, je vous conseille quelques solutions que j’ai testées :

  • essayer de parler, diplomatiquement, avec l’enseignant, en exprimant vos idées et vos envies, en suggérant des choses qui ressemblent à sa façon de travailler pour ne pas bousculer son Empire.
    taux de réussite : très moyen. Mes idées ont été qualifiées d’inintéressantes la plupart du temps, et l’enseignante ne savait pas me dire à l’avance de quoi allait parler le cours, j’étais bien en peine de m’adapter à son programme.
  • essayer de modifier votre horaire pour faire moins d’heures avec cette personne, toujours en restant diplomate.
    taux de réussite : bon. J’ai réussi à faire trois heures de moins avec cette prof après février et ça m’a déjà changé la vie.
  • se tenir prêt à saisir toute opportunité. J’ai adopté cette stratégie assez rapidement : avoir toujours dans son sac une activité qui s’adapte à toutes les situations, demande peu de matériel, et correspond à un niveau moyen. On peut imaginer avoir une activité passe-partout de ce style par classe, par exemple. A peine y a-t-il un trou ou une occasion de s’impliquer plus, vous n’êtes pas pris au dépourvu, vous avez sous la main une activité qui vous ressemble et qui vous plaît.
    taux de réussite : très bon.
assistante de langue en italie

Screenshot du tableau blanc interactif à la fin d’un cours avec ma tutrice. Ça pique.

Attendez vous également à être surpris par le niveau de langue des enseignants. Il est possible que, parfois, vous ne compreniez pas ce qu’ils veulent dire. Par exemple s’ils affirment que pour faire des crêpes, il faut « un ouf et un poil ». Une poêle et un œuf, donc. Ils feront des fautes, des italianismes… mais ça n’est pas grave et vous devez rester calmes. Vous ne pouvez pas corriger l’enseignant donc acceptez ses erreurs avec philosophie et dites vous que l’important c’est que les objectifs communicationnels soit atteints, c’est à dire que les élèves apprennent des choses qui pourront leur servir à communiquer en français, malgré les erreurs et les fantaisies des profs.

 

Bilan global :

Même si j’ai souffert des relations vraiment pourries avec ma tutrice et que je me suis sentie très frustrée de ne pas pouvoir exercer mes fonctions à 100%, cette expérience est globalement positive pour moi. J’y ai pu apprendre de nombreuses manières de travailler en classe, expérimenter certaines activités, et surtout j’y ai tissé des liens importants avec mes élèves. J’ai essayé de leur apporter le plus possible et de les motiver à apprendre le français, à s’ouvrir aux autres et à grandir, missions passionnantes auxquelles je ne prétends pas avoir réussi mais bien participé.

En plus de ces points, j’ai eu le temps de voyager beaucoup en Italie, de découvrir mieux sa culture en étant plongée dans le quotidien d’une école et aussi de réfléchir à ce que j’avais envie de faire pour la suite. Bref, de l’expérience, du temps, des voyages, de belles rencontres… vous hésitez encore ?

Voilà enfin ce bilan global écrit, j’attends avec impatience vos réactions ! Vous êtes assistants en ce moment ou vous l’avez été ? J’aimerais avoir votre point de vue sur la co-présence, ou sur les relations dans la classe. Vous souhaitez devenir assistant ? Vous pouvez poser vos questions ou faire part de votre opinion dans les commentaires. Le débat est ouvert !

2 Comments on "Être assistante de langue en Italie"

  1. Ciao à toi !
    Je viens de tomber un peu par hasard sur ton blog, que je trouve super ! Cet article sur l'assistanat m'intéressait particulièrement puisque je vais moi aussi commencer à enseigner dans les mêmes conditions que toi en Italie dans un mois. Est-ce que tu aurais écris dans un article que je n'aurais pas encore lu la suite de tes aventures et d'autres impressions ?
    Au plaisir de lire tes prochains écris

    • Bonjour Marielle !
      Ravie que ce post t'ai plu. Je n'ai plus écrit sur le sujet mais le CIEP a répertorié les blogs qui ont parlé de cette expérience (je crois être la seule pour l'Italie)
      J'ai une page facebook ou un compte twiter, n'hésite pas à suivre si tu veux recevoir les derniers articles 🙂
      Bon courage pour tes débuts, tu vas voir, c'est une super expérience !

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