Venise, un pont pour les morts

Venise, un pont pour les morts

I morti. C’est comme ça que les italiens appellent la Toussaint. C’est un jour férié, qu’on passe au cimetière, à fleurir la tombe de ses ancêtres. Ce jour-là, on mange des biscuits, les os des morts (en Sicile) ou les fave, les fèves, biscotto à base d’amandes. Toute l’Italie a ses traditions. Mais surtout, pour le Pont des Morts, on rentre chez soi. Au village de ses parents, dans sa petite ville de province. Tout le monde rentre “per i morti”, qui sont ailleurs, loin de là où on travaille, étudie.

A Venise aussi, les morts sont isolés. Sur la petite île de San Michele, à quelques minutes de vaporetto des Fondamente Nove, le quai où partent les embarcations pour les îles du Nord de la lagune.

San Michele, l’île des morts

Où enterrer ses défunts dans une ville où la moindre parcelle de terre est gagnée sur les eaux ? Quand l’espace manque, et que la terre meuble fait bouger les tombes, que faire de ses morts ? Avant 1837, Venise a semé ses cimetières ici et là. Derrière les églises ou à l’intérieur des nefs, sur certaines places, au Lido ou sur des paillettes exigües de terre.

Puis Napoléon, le grand transformateur de Venise conquise, décide d’envoyer les morts prendre l’air salé de la lagune, sur l’île de San Michele. Les frères qui occupaient l’église et le monastère, depuis le Xe siècle, ont tout juste été chassés par les même décrets napoléoniens qui dissolvent les couvents. Quelques aménagements sont faits : l’île voisine de San Cristoforo della Pace est unie à sa voisine par le remblaiement du canal, une deuxième église est érigée. L’île ceinte de murs protégeant pudiquement le campo santo de la vue des vénitiens. Par un vaste portail, on accède alors aux défunts.

A lire sur le blog : Mon Italie creepy, une sélection de lieux glauques dans toute la botte

San Michele

Rendre visite aux morts de San Michele

Chaque jour, les vaporettos pleins à craquer battent les flancs de l’île lors d’un arrêt minute avant de poursuivre leur route vers Murano. Ils sont quelques-uns à en descendre, de vieilles dames chargées de fleurs, des couples, de rares touristes. La visite est pourtant émouvante, surtout lorsque, dans l’église renaissance ouverte sur l’eau, résonne le clapotis des ondes.

Eglise San Michele

Marcher sur l’eau jusqu’au cimetière

Cette année, les journaux ont titré bien en avance sur l’événement : “un pont pour le cimetière, une initiative pour les résidents”.

Ça a bien fait rigoler ou grincer des dents les résidents qui vivent entre les valises à roulettes et les avis de décès qu’on placarde partout avec photo de l’intéressé.e.

Les morts ont-ils le droit de vote ? A priori, non, mais les élections municipales étant prévues pour le printemps prochain, il est peut être plus sage de les ménager.

C’est ainsi qu’on a déterré une tradition oubliée depuis les années 50, celle du pont flottant pour le cimetière. Les vénitiens adorent les ponts flottants. Avant d’avoir un Rialto de pierre vaillante, le premier passage du Grand Canal se faisait même sur un pont de barques. Ceux qui connaissent les fêtes de la Salute (21 novembre) et du Redentore (autour du 15 juillet) ont déjà eu vent d’histoires de ponts éphémères. Même le marathon de Venise prévoit la traversée sur Canal Grande sur un pont reliant la place Saint Marc et la Punta della Dogana.

Festa dei Morti Venise
Venise, en contre-jour.

Pour dix jours, du 1er au 10 novembre, le cimetière de Venise s’est donc rempli de vie. Les tombes, lustrées et fleuries, n’avaient plus vu tant de visiteurs depuis belle lurette. Les plus conservateurs, terrorisés à l’idée de hordes touristiques se prenant en selfie sur la tombe de belle-maman, marchaient entre les allées, bien obligés de constater que pour une fois, il y avait plus de vénitiens que de touristes autour d’eux, que ce soit morts, ou vifs.

Venise - La fête des morts à San Michele

4 thoughts on “Venise, un pont pour les morts”

  • Surprenant d’installer un pont flottant pour une période si courte. Un petit billet super intéressant et avec de jolies photos en prime. Je me souviens de cette île cimetière aux rivages si rectilignes. J’imagine qu’à l’instar de la ville de Venise, le cimetière doit être bien rempli et qu’il ne doit pas y rester grand place.

  • Les premiers temps où j’observais ce pont en construction, assez dubitative sur les raisons duprojet, avec sans doute un Brugnaro trépidant, je restais sceptique sur le bien fondé d’une tradition déterrée peut-être à des fins politiques… Le jour officiel, prenant le vaporetto spécial San Michelle en ces jours particuliers de mémoire, je faisais le parcours à contre-sens, aimant cette période pour visiter le cimetière, et rencontrer ces inconnus disparus, traçant le chemin d’un passé historique. Ce cimetière est un des plus beaux pour moi, j’y observe sans critique ces personnes qui s’y retrouvent, les soeurs avec pelle et balai pour nettoyer la belle tombe de pierre qui ne s’effrite pas encore, les maris âgés un petit bouquet à la main, les veuves très actives, le pas cependant ralenti par les ans. Cela s’agite sans précipitation toutefois…Les tombes non abandonnées sont colorées, avec force fleurs souvent fausses mais de belles qualités. J’aime m’y rendre, découvrant à chaque fois les noms gravés, plus ou moins lisibles, faisant le calcul des années de présence sur terre (toujours anéantie par l’absence précoce d’un enfant)…un pas qui se ralentit, une respiration qui se rythme sur celle de la lagune, encore plus qu’à Venise, c’est dire!
    Bref je me retrouve devant la belle porte de fer forgé, ouverte, livrant la vue sur la lagune, calme à cet endroit car peu profonde. Bien sûr quelques hauts personnages, photographes pour l’occasion font le parcours. On passera sur ce qui a été narré sur le Gazzetino ou autre journal local.
    Je prends le pont alors pour retrouver une « terre- ferme » qui n’en est pas une, la Venezia. Un sentiment de plénitude s’installe alors, et je comprends alors le bien fondé d’une pareille installation, pour les vénitiens qui vont retrouver ce va et vient, auprès de leurs morts, devoir de mémoire, retrouvaille sur les pierres tombales , narration des souvenirs si précieux. D’un pas tranquille on y accède, puis on retourne un peu plus tard vers le monde des vivants. Avec bonheur, tranquillité. Quel plaisir que de partager ce pèlerinage, facile, sans fatigue, avec les vénitiens anonymes, entourés de leurs proches….Je l’aurai pratiqué trois fois, avec la même émotion. Prête à le refaire si cela se reproduit…l’an prochain! Mina da Nizza!

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