Confinée ? L’Italie au temps du Coronavirus

Confinée ? L’Italie au temps du Coronavirus

C’est un weekend d’insouciance. Un weekend de Carnaval. Je suis à Venise, où je n’habite plus : c’est ma première fois en tant que touriste. C’est drôle, de parcourir Venise avec le seul but de s’amuser, de voir des amis et de s’empiffrer de fritelles*.

*beignets aux pignons et raisins de corinthe frits et vendus en période de Carnaval, NdlR.

Les rues sont pleines de masques. Mais cette année, une nouvelle mode minimaliste, bien loin des plumes et des paillettes baroques, s’impose : le masque en papier, chirurgical, blanc, avec ou sans filtre.

Montée de la trouille

Non, je ne parlerai pas de psychose, pour éviter de rejoindre un chœur médiatique qui sonne déjà bien trop à l’unisson.

Mais chaque masque blanc que je croise fait grandir en moi un sentiment ambivalent. Ces gens sont-ils inquiets de tomber malades ou de dangereux zombies infestés déguisés en carnavaliers ?

Le dimanche soir, je rentre chez moi et je reçois un message de mon copain, qui travaille dans une structure sanitaire. Masque vissé sur le nez, lui aussi est déguisé en pestiféré.

J’ouvre les sites des médias, les réseaux sociaux. Tout le monde ne parle que de ça. A partir de demain, l’Italie ferme ses portes : églises, manifestations sportives, cinémas, musées, événements culturels, écoles et universités… fermées pour Coronavirus.

L’Italie, l’église et le foot, photo prise à Bergame mi-février 2020

Et plus un paquet de pâtes au supermarché, racontent les médias. Mais qu’est donc devenue l’Italie ? Sans la pasta, la messe, les comptoirs de bars et les matchs de foot, je suis très inquiète pour l’identité nationale.

Lundi, personne ne bouge

Lundi matin, il fait gris. La journée commence comme d’habitude : j’allume mon ordinateur, je m’habille et je commence à travailler. Confinée, je le suis toute l’année, puisque je travaille de chez moi.

Vers 10h, pour prendre l’air, je vais sur le marché faire mes provisions de légumes pour la semaine, comme d’habitude. La première personne que je croise porte un masque. Nos regards se rencontrent, je ne saurai déchiffrer le sien. Il n’y a pas grand monde, au marché. Mais j’achète des blettes colorées, des carottes et de la salade, on discute du meilleur moyen de préparer le tout, et je passe boire un café.

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Pour la fin du monde je sais pas, mais pour les blettes colorées j’ai testé le risotto c’était dingue

Évidemment, le serveur est asiatique. Comme beaucoup de bars en Italie, celui-ci est tenu par une famille de chinois. Je suis la seule cliente. On ne parle pas. Je commence à me demander si je suis débile, si tout le monde a raison de rester chez soi. Quelques passants à vélos, certains masqués, traversent la place. A la radio, Carla Bruni chante “Y a quelqu’un qui m’a dit”, et comme toujours, ça plombe l’ambiance. Au supermarché, je rentre, pour voir. Il n’y a personne, des pâtes à faire craquer le rayon. Bon.

Mardi, je vais bien, ne t’en fais pas

Le lendemain, mon téléphone est plein de messages et de mails d’amis, de proches ou de collègues de travail (comprendre de gens avec qui je travaille à distance régulièrement). Tout va bien ? Tu as à manger ? On a vu à la télé les supermarchés dévalisés ! Tu peux sortir de chez toi ? On dit dans les médias que l’Italie du Nord est confinée…

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Un supermarché dévalisé, mercredi 26 février 2020, Padoue

Je rassure tout le monde. J’ai à manger, les supermarchés sont pleins. Je suis libre d’aller et venir, seuls onze villages sont à l’isolement total.

Mais à force de recevoir ces messages de mes proches inquiets, la peur me gagne un peu plus. Sans savoir pourquoi, je me lève et me lave les mains.

Note : à ceux et celles qui ont pris de mes nouvelles, vous avez bien fait. C’est toujours bon de savoir que les amis ou la famille pensent à nous même si ça peut faire monter la sensation de stress.

Puis mon propriétaire arrive, avec la nouvelle machine à laver qui doit remplacer la vieille, hors d’usage. J’ouvre la porte, sur son visage, un masque filtrant. Avec lui, un ambulancier. Hein ?

“Tu comprends avec ce virus personne voulait venir m’aider à la porter ! Alors Giuseppe est venu me filer un coup de main pendant sa pause, voilà”

Dans l’appartement, ils enlèvent les masques et trifouillent partout pour brancher la machine. Mais elle refuse de partir, il y a un souci avec les canalisations.

Ils me laissent un appartement plein de flaques et une lessive à porter au lavomatic. Là, l’employée me lance, le regard sérieux “Ne t’en fais pas j’ai hygiénisé l’intégralité de l’interface !”

J’ai l’impression qu’on est devenus fous. On touche l’argent, les portes, les autres, mais le tableau de bord d’une machine à laver automatique concentre tout à coup nos inquiétudes et notre peur de la mort. Mais qu’est-ce qui nous arrive ?

Mercredi, memento mori

Je me réveille mercredi matin et je suis déjà énervée. Sur internet, tout le monde est devenu un expert. Moi aussi, je veux me sentir virologue, alors je vais lire le site de l’OMS. Je lis la page sur le Coronavirus en entier, au petit dej. Je me sens mieux.

Puis une vidéo pushe dans mes notifications. Hier soir, à Venise, alors que le mardi gras de Carnaval était officiellement annulé, une procession de médecins de la peste a défilé dans les rues jusqu’à l’église de la Salute, susurrant à l’oreille des passants “ricordati che devi morire…”*

*souviens-toi que tu dois mourir

Comme dans le film Non ci resta che piangere de Massimo Troisi, qui a fait entrer le Memento Mori médiéval dans la culture populaire italienne.

La réponse de Massimo Troisi au religieux qui lui rappelle la vanité de l’existence est une des répliques qui m’a fait le plus rire du cinéma italien :

“Mo me lo segno”, soit “ok, c’est noté”

Oui, nous allons mourir. D’accord, nous en avons pris bonne note. Une réponse que j’ai envie de donner à tous les agitateurs d’épouvantails qui secouent le spectre du coronavirus sur les réseaux sociaux. Parce que ne pas minimiser une maladie qui frappe en ce moment de nombreux pays, c’est une chose. Jouer à fomenter la terreur, c’en est une autre.

Jeudi, la canzone del sole

Je suis habituée à la solitude au travail mais aujourd’hui, j’en ai marre. La vie culturelle est à l’arrêt, on s’ennuie mortellement, et je n’ai même pas un collègue avec qui commenter la situation à la machine à café.

Alors je vais au bar. Même si dans mon quartier ils sont nombreux à avoir préféré baisser le rideau cette semaine. Mais aujourd’hui, à nouveau, la culture populaire italienne vient au secours de mon moral. Car il y a certaines choses qui font l’unanimité en Italie.

Tout comme les premiers accords de la chanson “La canzone del sole” de Lucio Battisti suffisent à ce que toute une tablée entonne spontanément l’intégralité du texte à plein poumons, le moindre rayon de soleil convoque tout un peuple en terrasse, sur les places.

Je retourne chez “mon” chinois. La terrasse est pleine, les masques ont disparu, ça bronze sévère. Ben oui, tu voudrais pas prendre la marque, quand même ? Le marché est bondé, il y a des chiens, des poussettes et des artichauts, on s’arrête, on discute, on se touche le bras ou l’épaule en parlant. Ouf. L’Italie est encore l’Italie.

Sur le marché de Padoue, août 2019

Vendredi, samedi, dimanche, tout le monde dehors

C’est le weekend, et qu’est-ce qu’on fait le weekend ? Du shopping !! C’est du moins la direction que semblent vouloir prendre la plupart des centres villes italiens mais aussi français. Alors puisque les mesures ne concernent que les activités culturelles, et que les bibliothèques, ludothèques, et autre lieux d’agrégation sont fermés, ruons nous dans les magasins. En me promenant dans le centre, j’observe les couples, les groupes de copines, chargés de sacs en papier de grandes marques. Le soir, les bars sont pleins et la soirée se poursuit jusque tard dans la nuit.

Avoir peur d’un virus ne nous aidera pas à éviter la contagion. En ces jours où le monde susurre l’angoisse aux oreilles de tous, je me dis qu’il serait temps de relire Jacques le Fataliste et son maître, de Diderot, l’une des lectures qui a le plus influencé ma façon de prendre la vie, avec fatalisme et ironie. Mais surtout, de se poser une question sur notre envie et nos façons d’être ensemble et de nous rencontrer, à l’heure où un virus nous somme de rester chez nous. Parce que le shopping et les apéros ne devraient pas rester nos seules façons de sociabiliser et rencontrer les autres. Comme l’affirme l’auteur Tommaso Melilli dans un article sur Slate, nous n’avions pas besoin d’un virus pour nous isoler, car nous le faisons déjà. Alors, saisissons l’occasion pour repenser notre rapport aux autres, et recommencer à se rencontrer.


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