Je me souviens, Rome

Je me souviens, Rome

Il y a dix ans, j’arrivais à Rome et j’ouvrais un blog. Je m’installais pour une année dans la ville éternelle, avec l’envie de découvrir le pays, d’apprendre la langue, et d’écrire. Ouvrir un blog, m’installer en Italie : deux décisions qui ont complètement changé ma vie. Dix ans plus tard, les souvenirs affluent encore. Comme Pérec, je me souviens. Cet été, j’ai commencé à rédiger ces souvenirs de l’année 2011-2012. Ma première année italienne. Un premier article pour 2022, nostalgique mais qui ne l’est pas vraiment, ou pas tant que ça. Sans vraiment chercher l’ordre ou la cohérence, ces bribes de moments romains s’emmêlent, se répètent parfois. Flous, confus, mais aussi extrêmement précis, je les ai retrouvés dans ma mémoire, mais aussi dans mes textes et mes photos (souvent ratées) d’il y a dix ans.

Commencements

 souvenirs rome arrivée
prête à plonger dans la vie romaine

Je me souviens qu’à la frontière entre la France et l’Italie, la nuit, ce qui change ce sont les volets : on passe la douane et les maisons endormies ont de lourdes persiennes en bois vert, striées de lumière chez les couche-tard, parfois soulevées pour laisser entrer une brise légère.

Je me souviens des premiers jours qui avaient un éclat nouveau, une fraîcheur de fontaine et des couleurs aveuglantes.

Je me souviens de la poussière blanche qui recouvrait tout, à mon arrivée à Tiburtina, un jour d’août 2011, après le long voyage en bus, la nuit.

Je me souviens des pastèques, le long du Tibre, dans une ville qui me brûlait les yeux.

Je me souviens des volets clos, la maison fraîche, le bruit du ventilateur et le souffle des rideaux, les colocataires espagnols qui avaient préparé l’insalata russa.

 souvenirs rome garbatella

Je me souviens de la Vierge dans sa niche sur un mur orange marbré d’ombres de palmiers.

Je me souviens du goût amer de la Perroni bue à la bouteille sur un banc dans le parc de San Giovanni fuori le Mura.

Je me souviens d’un concert, les pas des danseurs sur les aiguilles de pin sèches, la traversée de Rome, déserte, la nuit en voiture.

Libertés

Je me souviens d’une semaine entière sans posséder de téléphone. Personne ne sait où je suis, qui je suis, peut-être que je ne le sais plus moi-même. Je m’achète une chemise verte, du vernis bleu, une mini-jupe, beaucoup trop de lunettes en forme de cœur, des chaussures ridicules en plastique rouge, et je marche, je marche, sans carte, sans internet, sans avoir peur de me perdre.

Je me souviens du plaisir d’écrire, tous les jours ou presque, ouvrir une fenêtre sur mon ordinateur et la remplir de mes impressions, hop, publier, c’est en ligne sur un obscur blog lu par mes parents et une poignée d’amis, je vais me coucher.

Je me souviens des cheveux coupés courts pour la première fois depuis l’enfance.

Je me souviens des heures passées à la librairie française, des kilomètres d’étiquettes que je collais sur les livres dans l’arrière boutique, de ma fierté d’avoir trouvé ce petit boulot.

Je me souviens du jour où Berlusconi a démissionné, de la ville en liesse, du journal des Guignols qui montrait l’Italien au volant d’une voiture en forme de pénis, quittant Palazzo Chigi, tandis que sur les 42 chaînes qu’on captait dans notre appartement de la Garbatella, il n’y en avait qu’une seule pour parler de la démission du Cavaliere.

Trafics

 souvenirs rome tram

Je me souviens d’un utilitaire qui charriait un grand crucifix en bois où Jésus christ agonisait sans fin dans un bouchon, non-loin du Circo Massimo.

Je me souviens de la gare de Termini et son toit de béton incurvé, immense atrium où tous les fils d’une infinie bobine arrivent et s’emmêlent, du binario 1 au Leonardo express, du Conad au sous-sol jusque dans le ventre du métro.

Je me souviens de Barbara d’Urso riant à gorge déployée imprimée sur tous les trams traversant les beaux quartiers de la Roma Nord.

Je me souviens, à l’arrêt de bus, les grands gestes théâtraux, les fronts humides d’une sueur dramatique, les soupirs et les yeux au ciel, puis ce mot “sciopero”, drôle de mot, autant prendre le metro, ah, les grilles sont fermées, sciopero ici aussi ? On ira à pied, mais qu’est-ce que ça veut dire, sciopero, tiens, le Colisée, entouré de banderoles, de mégaphones qui crient, enragent contre le plan d’austérité, c’est la grève, ah, le sciopero generale, toute la ville est bloquée, à l’arrêt, sauf l’eau des fontaines où je trempe mes pieds brûlés par des kilomètres de marche et les chaussures neuves.

Je me souviens du buraliste du Colosseo, hilare, quand je lui ai demandé s’il vendait un plan des lignes de bus urbains. “Mais ça n’existe pas, enfin !”

Je me souviens des cahots sur les sanpietrini, la nuit, quand les bus à tombeau ouvert se jetaient contre les pentes des sept collines.

Je me souviens bien du jour où j’ai traversé l’Italie pour aller passer un entretien d’embauche à 4h de Rome. Ils avaient oublié le rendez-vous mais sur le trajet j’ai sympathisé avec le chauffeur du train, qui m’a fait démarrer la machine – il faut appuyer sur un gros bouton rouge.

Ciels

Je me souviens de la bomba d’acqua, terrifiante dans la bouche des journalistes un jour d’octobre, alors que j’avais décidé de regarder la télé car dehors, il pleuvait ; Rome débordante, le métro inondé, la ville hérissée et nerveuse comme un gros chat sous le crachin, l’apocalypse promise dans l’après-midi, terreur, panique et colère des citoyens.

Je me souviens d’un avion dans le ciel crachant un nuage tricolore, de mes bras chargés de sac de courses, “l’Italie fête ses 150 ans !” ; c’est jeune, cent cinquante ans, même quand on n’en a que 21.

 souvenirs rome vatican

Je me souviens d’un vol de perruches dans le ciel glacé de janvier, des dizaines, peut-être des centaines d’oiseaux verts brillants entre les palazzi tristes d’un quartier de banlieue.

Je me souviens de l’immensité des cieux dans l’église de Sant’Ignazio di Loyola, une immensité à en crever les plafonds.

Je me souviens de la première fois qu’il a neigé, avec mon amie d’enfance venue me rendre visite on avait dû renoncer à visiter Ostia à cause “de la neige sur les pins parasols” qui risquait de briser leurs branches.

neige souvenirs rome

Faims

Je me souviens de la pizza al taglio, à toutes les heures, des grands fils de fromage et de la pâte qui croque.

Je me souviens du jour où l’on a découvert le menu complet italien, de l’antipasto au dolce en passant par le primo, le secondo et le contorno. J’imaginais les familles italiennes, Monsieur dans sa chemise bien repassée la moustache lisse, Madame perles au cou, passer trois heures à engloutir des poulets, des lasagnes et des bruschette sans aucun répit, je ne comprenais pas ce rituel bizarre, je n’ai d’ailleurs toujours pas vraiment compris.

Je me souviens du jour où j’ai appris à faire une vraie carbonara, à la romaine, pleine de poivre et de pecorino qui pique.

Je me souviens qu’à l’époque, je ne photographiais pas ce que je mangeais.

souvenirs rome

Je me souviens des assiettes en plastique de la cantine, des tonnes et des tonnes de plastique, primo, secondo, pain emballé dans un sachet individuel, fourchette en plastique dans son sachet de plastique.

Je me souviens de la passion des italiens pour les emballages, du pain acheté au poids enroulé dans un papier étanche puis dans une feuille plastifiée roulée et scotchée qu’on enfonce dans un sachet plastique, le pain romain a peut-être tendance à s’échapper ?

Je me souviens des cubes de glaces jetés dans un pot de nutella vide, le café par dessus, et shake shake shake en plein été c’est la boisson des exams, sur la petite terrasse aux plantes de l’appartement à Garbatella.

Je me souviens du jour où j’ai regardé mon panier de course et qu’il y avait six types de pâtes différents dedans.

Éruditions

Je me souviens des cours d’histoire de l’art dans la pénombre après la pause déjeuner, de la voix sombre du professeur, debout, massif et immobile, jouant du bout des doigts de sa télécommande pour faire défiler les Caravage sur le rétro-projecteur, tandis que je glissais doucement vers une sieste réparatrice.

Je me souviens de la prof de latin qui dès huit heures du matin me désorientait profondément en prononçant la langue de Cicéron selon les règles italiennes, nouvelles pour moi.

Je me souviens qu’au test quelle italienne êtes-vous, publié par Madame le Figaro, j’avais eu pour résultat Sofia, la bimbo du Trastevere.

Je me souviens de la secrétaire du département d’histoire de l’art qui m’a offert un chocolat alors que je sortais, blême, de mon premier examen oral, que j’avais pourtant réussi sans n’y rien comprendre du début à la fin.

Je me souviens de la prof de poésie déclarant qu’Italo Svevo était bien trop compliqué pour moi, alors que j’étais debout sur la chaire prête à en lire un extrait aux étudiants de Lettres Modernes, deuxième année. J’avais lu et elle avait raison, je n’y comprenais rien.

Je me souviens du prof à qui j’ai dit que je préférais lire Diderot que la Bible parce qu’il s’offusquait que je ne soit jamais allée au catéchisme – c’était un examen oral, je suis passée avec un peu plus de la moyenne.

Rencontres

Je me souviens du jour où mon voisin est venu me dire qu’il y avait une souris dans la machine à laver, que c’était vrai et que c’est comme ça que je me suis fait mon premier ami italien.

Je me souviens d’un type de mon âge qui s’appelait Eugenio, c’était improbable, Eugène, et extrêmement difficile à prononcer en italien, mais ce type faisait rire tout le monde, c’était très frustrant car je ne comprenais rien.

Je me souviens du jour où mon coloc a invité un musicien hollandais à passer une semaine chez nous, on l’avait surnommé Raviolo, il jouait divinement bien de la flûte mais ça n’avait aucun rapport.

Je me souviens de Roberto, qui venait parfois dormir chez nous et faisait des pâtes tellement al dente qu’on essayait tous de le distraire pour faire durer la cuisson plus longtemps.

Je me souviens de la porte de la maison qu’on laissait ouverte pour que les voisins puissent venir manger une glace, boire un verre ou jouer à la scopa, nous fournissant ainsi une excellente excuse pour arrêter de réviser.

Je me souviens de la coupe d’Europe de foot retransmise sur les écrans géants sous la pinède, au Circo Massimo, des carafes de vin qui ne coûtaient vraiment rien et des chauffeurs de bus qui inscrivaient comme destination “Forza Italia” au lieu de “Colosseo”.

Je me souviens du jour où François Hollande est venu à Rome car on avait pu entrer dans les jardins du Palazzo Farnèse pour se goinfrer de petits-fours.

Je me souviens de Davide, qui disait être le prochain maire de San Lorenzo, qui m’avait prêté un vélo pour que je l’accompagne faire les piques-assiette dans les vernissages du centre historique.

Je me souviens du QG de nos soirées à San Lorenzo, des amitiés nouées autour du baby-foot qui durent le temps d’une partie.

Stupeurs

Je me souviens des poupées sous plastique du marché de Noël à Piazza Navona, du tir au carabine devant l’église de Sant’Agnese, des clés à molette en chocolat et des rangées de sorcières en jouet s’esclaffant sur le passage des passants.

Je me souviens des traversées interminables, la nuit, pour rentrer chez moi quand les bus et les trams ont déclaré forfait, et que la ville est si grande que la nuit laisse place au jour sans qu’on ait pu en voir le bout.

Je me souviens de l’aube sur l’Aventin, de la ville muette, soudain toute petite.

Je me souviens des longues journées au ciels doux passées à explorer un à un les musées, la nuque renversée en arrière pour absorber la beauté qui tombe des plafonds du Palazzo Barberini.

Je me souviens des Anges entre deux rives du Tibre, suspendus sur le pont piéton où le vent de janvier me glace les joues.

Cet article pourrait continuer encore et encore… mais je vais m’arrêter là. Autant de phrases qui commencent par “je”, je n’ai pas l’habitude, pas à ce point. Et puis, si je continue, je vais vraiment finir par être nostalgique. On se retrouve dans 10 ans, pour un article sur mes souvenirs vénitiens, cette fois-ci ? D’ici là, je vais continuer à publier plein de billets de blog car une chose est sûre, j’ai toujours autant de plaisir à écrire. J’espère que vous aurez plaisir encore à me lire.

13 thoughts on “Je me souviens, Rome”

  • bravo Lucie de nous faire partager tes souvenir de Rome c”est vrai que c’est très beau ;maintenant tu n”a plus de soucis pour la langue ,tu as eu un sacré courage je te félicite !!!

  • Je me souviens que je me suis fait du souci..et qu en même temps j étais trop contente pour toi. Je me souviens de tes articles que l on attendait comme un feuilleton…et oui on se régale de te lire et on en veut encore et encore

  • Oh cet article ! Il m’a replongé dans mes souvenirs romains. 2011, la naissance de ma première fille à Rome. Quelle année ! Un’ottima annata, direi! Et je me dis que je t’ai peut-être croisé à la librairie Stendhal. C’est peut-être toi qui m’a donné le Babar que j’ai acheté à ma fille début 2012.

  • Cet article m’a beaucoup touché… tu as listé ma dernière année à Rome.. j en suis repartie en aout 2012 après 15 ans d aller et retour. Roma, Amor. Ma ville de coeur. Que c est bon de te lire et de ressentir tous ces parfums en 5 min de lecture..! Oui moi aussi je t ai sûrement croisé à la libraire française… je travaillais à côté de piazza delle Coppelle et j y passais souvent pendant ma “pausa pranzo!” Continue de Nous enivrer Lucie! Forza !!

  • Que la ville est si grande que la nuit laisse place au jour sans qu’on air pu en voir le bout … magnifique! Merci pour cette poésie…
    Merci pour vos textes délicats et justes, c’est si dur d’attraper la beauté, de l’écrire et de la faire vivre à d’autres, vous y arrivez formidablement bien!

  • Très poétique ! Cela m’a fait retourné 10 ans en arrière également, lorsqu’à 16 ans, je débarque seul à Wuhan en Chine, pour une année d’échange au lycée. Quelles expériences incroyables ces immersions lorsque nous sommes très jeunes ! Très riche en émotion et en souvenir… peut être la plus belle année de ma vie 🙂

    Toujours un plaisir de lire ces billets, depuis que nous avons visité et déambulé au rythme de ton blog, Venise puis Bologne en 2018.
    Dans l’attente d’un article sur Verone ? Que peut être les vénitiens boudent ? En effet nous sommes passé en un coup de vent dans cette ville l’été dernier, et j’ai eu très envie de m’y attarder plus longuement, (à une autre saison qu’en plein mois d’aout !) pour profiter de la ville et de ces vins (soave, valpolicella, amarone) et de ses environs (Lago di Garda et vignobles).

  • Merci Lucie, pour ces quelques lignes et pour tous ces post qui me font regretter de ne pas avoir sauté le pas, ou plutôt la frontière, pour aller vivre dans la botte.
    Vos récits me transportent. Mes multiples séjours dans différentes régions ne me calment pas. J’ai 60 ans et je rêve toujours de m’y installer…
    Forse quando sarei pensionato !

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