Freelancerie, an un, bilan sur ma première année d’indépendante

Freelancerie, an un, bilan sur ma première année d’indépendante

L’année dernière, à peu près à cette période, je donnais mon dernier cours de français dans une petite salle de cours de l’Alliance Française de Venise. Aujourd’hui, j’écris cet article depuis une chambre d’hôtel à Istanbul, et entre temps, il s’est passé beaucoup de choses.

J’ai eu envie de revenir dans un article sur mon travail, un an après avoir lâché la relative sécurité d’un job de prof de FLE. Oui, relative car je travaillais déjà sans contrat et avec un nombre d’heures variable donc pas de salaire minimum garanti par mois. Une situation qu’il faudrait dénoncer dans le FLE (si ça vous intéresse, je vous conseille l’article de Kenza sur ses 10 ans de carrière en FLE), mais qui a eu le mérite de m’habituer aux entrées d’argent irrégulières et à l’absence de certitudes exactes sur ce que le mois nous réserve.

Aussi, pour être honnête, mes économies m’ont permis de choisir la voie qui me plaisait le plus et c’est un gros privilège. Je trouve ça important de le dire car je trouve les discours sur les self-made women problématiques : ce serait nier toute une série de privilèges dont je bénéficie. Évidemment, l’inverse n’est pas vrai non plus, sans travail on n’accomplit rien.

Donc oui, le travail est important pour arriver à faire ce qu’on aime, mais je ne veux surtout pas avoir l’air de dire que “quand on veut on peut”. Il ne suffit pas de vouloir encore faut-il pouvoir réunir les conditions pour oser quitter un job salarié, et ça, peut importe le domaine.

Transition : de prof de FLE à… quoi ?

La dernière fois que j’ai parlé de mon travail, j’étais encore prof et j’annonçais mon glissement vers un changement.

C’est important de souligner cette phase de transition : on lit beaucoup d’histoires de gens qui se sont “lancés” en freelance, comme s’ils avaient sauté un jour de la falaise, comme ça, sans parachute, allez hop, à moi la startup nation ! En réalité, il y a beaucoup d’étapes avant de “sauter” dans la vie de freelance.

Vie de sims

Quand j’étais à la fac, je pensais souvent à ma “carrière” comme à celle d’un Sims. Pour ceux qui n’y ont jamais joué : dans ce jeu, le personnage choisit une voie et commence par des boulots de merde. Mais s’il lit les bons livres et développe les bonnes compétences, au bout d’un moment, hop, il a une promotion. Évidemment, mon sims faisait la carrière journaliste. On commence livreur de journaux, puis devient pigiste et si on ne renverse pas le café sur le dirchef on peut devenir présentateur météo ou reporter.

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Divers “lieux de travail” : un train régional italien et la bibliothèque Querini Stampaglia à Venise.

Dans la vraie vie, c’était un peu ça aussi. Je me souviens de mon premier article : un papier sur les couleurs de cheveux de Katy Perry, non signé. Le deuxième, encore mieux : j’ai dû romancer un “témoignage” pour les pages “ça m’est arrivé” d’un journal dont j’ignorais le nom, me mettant dans la peau d’une mère de famille. Mais petit à petit, je commençais à trouver de meilleurs plans, de meilleurs clients. Quand on écrit des articles aussi naze que ce qu’on me demandait au début, on a vite envie de progresser.

Petit à petit, alors que j’enseignais pour gagner ma vie et parce que j’aimais bien ça, j’ai continué à écrire. Beaucoup, gratuitement et sur mon blog. Puis, de plus en plus, en étant payée pour, et sur des sujets qui m’intéressaient. J’ai arrêté d’en avoir honte et je me suis sentie prête à essayer. De ne faire que ça.

Oui, mais “ça” quoi ?

Parce que faire de l’écriture son métier, ça peut vouloir dire beaucoup de choses différentes. Et que je n’avais pas du tout, du tout, de réponse claire à offrir à la question “tu fais quoi dans la vie ?”.

Petit résumé de l’an un de la Freelancerie et de ce que j’ai appris de ces expériences.

Partir en trombe

En septembre, j’ai ouvert la porte de ma chambre, désormais aussi mon bureau, et je me suis exclamée : au boulot ! avec un enthousiasme débordant. J’avais des articles de blog à écrire pour un client, et une vague angoisse qui me disait “et après ?”

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Bureau de l’enthousiasme : quand tu viens de commencer à bosser en tant que freelance

Tu vas faire quoi, après ?

Alors pour la faire taire, j’ai voulu tout faire.

Je me suis remise sur les plates-formes de rédaction web où j’écrivais quand j’étais à la fac.

On m’a commandé une série d’articles sur les puces pour chiens, génial !

J’ai refait mon CV, au cas où.

Je me suis dit “faut envoyer des pitchs d’articles à des médias”. Je l’ai fait, mal. Personne ne m’a répondu.

J’ai fouillé le web de fond en comble, lu des tonnes d’articles en anglais et en français. Comment ils font, les autres ?

J’ai pitché* d’autres médias, en anglais aussi, encore plus mal sûrement.

Personne ne m’a répondu.

En attendant, j’ai écrit des articles sur les emprunts immobiliers pour une sombre plateforme de rédaction web, c’était payé en cacahouètes et en plus on te les jetait à la gueule.

Au lieu de construire un peu une démarche, j’essayais tout et n’importe quoi, parce qu’à force d’essayer, ça finit par marcher, mais je perdais mon temps.

*pitcher = envoyer un synopsis d’article qu’on souhaiterait écrire à un média, une proposition en fait.

Plus ça rate, plus on a de chances que ça marche, proverbe Shadock

Imprégnée de logique Shadock, j’ai tendance à me fatiguer à la tâche. C’est ce que j’ai fait. Mais ne croyez pas que je vais vous révéler la leçon de vie que j’en ai tirée pour devenir une meilleure version de moi-même. Non. On n’est pas sur un blog de développement personnel et je n’ai aucune formation à vous vendre.

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Surtout que je suis loin d’être Miss Parfaite (ou : mon bureau post enthousiasme de la rentrée)

Tout simplement, j’ai eu du bol. Du bol construit, oui, parce que ça ne sort pas non plus de nulle part.

Au bon moment, début octobre, j’ai reçu une proposition de bouquin. Une création. Un beau livre sur Venise sur lequel tout était à faire : nouvelle collection, nouveau format, du texte et de la photo (donc un photographe avec qui travailler), tout à rédiger, du sommaire au point final.

Wahhhh !

Après avoir offert ma tournée, l’œil humide (“je vais écrire un livre”), à mes amis, je me suis jetée corps et âme dans ce boulot.

Est-ce que ça va suffire ?

Quand on est freelance et nul en maths, difficile de répondre à la question : est-ce que je gagne suffisamment ma vie avec tel projet ou est-ce que je dois bosser plus ? Rémunération divisée par nombre de semaines estimées pour réaliser le boulot rapportée au coût de la vie multiplié par le nombre d’aperitivo mensuels moins la part nette de la taxe brute sur je-ne-sais quoi… ma technique : faire l’autruche en surveillant d’un œil mon compte en banque, prête à mettre le holà sur les dépenses au moindre soubresaut. Pas hyper serein. Résolution pour l’an deux de la Freelancerie : faire ses comptes plus proprement.

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Alors puisque je vis dans le doute, même quand j’ai du boulot, je ne peux pas m’empêcher d’en chercher d’autre. Parce que je ne sais pas de quoi demain sera fait mais aussi parce que j’aime le changement.

“Quand je serai grande, je serai journaliste”

Je me souviens l’enfant de sept ans qui voulait être journaliste. Avec mes voisins, on écrivait un journal de quartier plein de blagues, de dessins et de ragots.

Cette année, j’ai essayé de réaliser un peu ce rêve de gamine. J’ai énormément à apprendre dans ce domaine. Mais je suis assez fière d’avoir écrit deux (DEUX !) piges cette année : pour Munchies, à qui j’ai raconté l’histoire des gateaux siciliens en forme d’os, et Club Sandwich, pour qui j’ai mené ma petite enquête vénitienne sur Trip Advisor en milieu touristique. Écrire ces deux articles m’a demandé une énergie démesurée pour prendre confiance en moi, contacter des gens, faire des interviews, être pertinente, juste… mais qu’est-ce que c’était bien. Alors pour l’an deux de la Freelancerie, j’espère m’améliorer dans ce domaine, parce que ça continue à me faire rêver. Comme quand j’avais sept ans.

Comment j’ai fait pour vendre ces deux piges ? Je vais vous révéler mon secret. Ah, non attendez, il n’y en a pas. Munchies, j’ai écrit un mail et ils ont répondu. Club sandwich, c’est eux qui me l’ont proposé suite à un tweet. À côté de ça, s’étend le cimetière invisible des envois ratés de pitchs.

Logique shadock.

Quand je veux en faire trop

En parallèle à tout ça, j’ai aussi :

  • fait des traductions ;
  • été examinatrice DELF ;
  • accompagné des touristes ;
  • écrit des articles pour les blogs/sites de clients ;
  • mis à jour des guides de voyage (Naples, Venise, Istanbul) ;
  • bossé sur un autre livre, Canal Grande ;
  • monté un dossier avec des amis pour un projet dont je vous parlerai bientôt ;
  • animé un atelier sur le voyage ;
  • continuer à démarcher, toujours assez mal ;
  • créé et fermé un site web consacré à Venise.

J’ai eu l’impression de passer l’année à dire “pas le temps, j’ai un boulot de dingue en ce moment”. Forcément, il y a un moment où ça fait trop. Je vais quand même pas faire un burn-out en étant freelance, si ?

Erreur de l’an un : croire qu’on peut tout faire

D’où le dernier point. Si vous avez suivi, à un moment de l’année, j’ai annoncé la sortie d’un site, Venise à votre image, créé avec une autre blogueuse. Une annonce assez discrète, parce que pour être honnête, j’avais des doutes dès le début.

Quand je suis passée à 100% freelance, je pensais que j’allais galérer, que je n’aurai pas de boulot. Qu’il fallait absolument explorer toutes les voies pour gagner ma vie. Que c’était le moyen d’être libre. Ne voulant pas monétiser mon blog, j’ai pensé que concevoir un autre projet de A à Z dans le but de le monétiser était une bonne idée, et que ça me permettrait d’utiliser mon expertise sur le sujet dans un cadre rémunérateur. Sauf que ça ne me plait pas, en fait. Pour le réaliser il aura fallu que j’essaie.

Écrire un article pour vendre, c’est pas moi. En plus de ça, le projet était bancal car nous avions une idée trop vague de ce que nous voulions faire, et comment. J’ai donc choisi d’arrêter cette expérience et de n’en garder que le positif : j’ai appris énormément sur ce que j’aime faire ou non (et sur mes limites).

Pour finir… partager et échanger

Pour celles et ceux qui se posaient des questions sur ce que je peux bien fabriquer de mes journées et sur comment gagner sa vie en écrivant, j’espère vous avoir donné des idées, ou, plus probablement, montré ce qu’il ne faut pas faire.

Si vous aussi vous êtes freelance ou avez envie de le devenir, je serais vraiment ravie d’échanger avec vous. Car ce qui me manque le plus, dans ce nouveau boulot, ce sont les collègues et les occasions d’être confrontée aux autres pour me remettre en question et avancer. Alors n’hésitez pas 🙂

J’espère qu’on se retrouvera en septembre 2020 pour un article sur l’an deux de la freelancerie, mais j’ai bon espoir. J’ai des projets et je suis prête à m’y lancer, avec toujours la petite voix, et après, et après, qui, je l’espère, s’apaisera.

Sauvegardez-moi sur Pinterest (si vous voulez)

15 thoughts on “Freelancerie, an un, bilan sur ma première année d’indépendante”

  • Intéressant article, qui me rappelle mes balbutiements… 🙂 Je fête dans deux mois mes 6 ans de freelance officiel, même si c’est plus 5 ans dans les faits 🙂
    Après, perso, je suis une de ces histoires qui se lance dans le vide, sans grand filet de sécurité et avec beaucoup de sacrifices (200 euros en poche, de retour de voyage, avec pour objectif de repartir sur la route quand je gagnerai 500 euros par mois et je suis partie 6 mois plus tard!), et beaucoup de travail, et en allant dans tous les sens. Evidemment, trop de travail et un burnout plus tard, je ne changerai finalement rien, car j’ai beaucoup appris et notamment, que même le pire, n’est pas si pire.
    Par contre, je ne nie pas que même si je n’avais pas d’économies, je n’avais pas de charges, pas de responsabilités, une grande débrouillardise, des diplômes et un bon début de réseau et ça c’est un énorme atout!
    Belle seconde année de freelance à toi!
    Lucie A. Articles récents…Leçons, introspection et bilan de 5 ans de nomadismeMy Profile

  • Je crois que tous les freelances passent par les étapes dont tu parles. On s’agite dans tous les sens, on fait de la prospection maladroite, on n’a jamais le temps de rien, et on consulte notre compte régulièrement avec l’espoir fou que de l’argent est tombé du ciel … Je maudis ceux qui postent des photos de leur ordi au bord de la piscine avec en commentaire « bureau du jour » … ça laisse entendre que la freelance est facile et douce … alors que c’est beaucoup d’incertitude, comme tu le dis si bien.

    Perso, après 2 ans en freealance, je suis passée en SCOP et je me suis trouvée des associées, pour pouvoir aller plus loin, monter des projets plus concrets, et avoir des collègues !! J’ai été formée par la SCOP à entrepreneuriat et ça n’a pas été du luxe !! Mais ça n’empêche que je reste entièrement responsable de l’argent qui rentre ou qui ne rentre pas le mois prochain, et ce n’est toujours pas facile à gérer. Chaque réussite est une fierté, mais chaque échec est une claque… et quand on commence, on en reçoit beaucoup des claques … beaucoup trop pour avoir envie de traîner au bord de le piscine. ^^

    • C’est clair, et surtout pour moi si tu peux pas kiffer ta piscine sans devoir y emporter du boulot, t’as raté un truc ! Moi à la piscine j’ai envie de nager pas d’envoyer des mails je ne vois pas en quoi ce serait un signe de réussite. Au contraire…
      C’est super pour le scop, je ne connais pas et je vais me renseigner sur ce que c’est. Avoir des collègues ça fait vraiment du bien, moi j’ai pris un bureau en co-working pour compenser 🙂

  • Bonjour Lucie!
    J’adore ton style, ton côté « cash cristal clear « 
    En te lisant, je crois lire la vie des chanteurs d’opéra dont je m’occupe et qui sont un peu des free-lance tant qu’ils n’ont pas trouvé d’agent artistique (de plus en plus dur), questionnements, incertitudes, ils frôlent le burn-out d’absence de contrat pour passer en 1 an au burn-out de suractivité
    Chanteurs d’opéra qu’héberge ma structure free-lance Opéra Off (ni réseaux sociaux, ni site internet tout se fait de bouche à oreille tant le milieu est petit). J’assure l’organisation et le financement de leur coaching/formation par les 40 enseignants qui me font confiance.
    Ils sont maintenant près de 150 en France et je suis dans la phase informatisation, un autre deal!
    Pour finir je ne suis pas à l’An II, mais à l’an X!!
    Et encore merci pour ton précieux guide sur Venise

  • Merci pour cet article authentique. Je suis moi aussi freelance et c’est vrai que je suis débordé, pourtant j’ai l’impression de ne rien faire. Pour moi, le plus compliqué, c’est d’accepter que mon travail vaut de l’argent et de réussir à me vendre…

    Pour les collègues, j’ai réussi à me créer un p’tit réseau d’amis qui font plus ou moins la même chose que moi et avec qui je peux échanger sur internet. Ça fait du bien, et on se sent moins seul.
    Capitaine Rémi Articles récents…Roadtrip Camping-car : Itinéraire Bretagne 12 joursMy Profile

    • Je suis inscrite sur plein de plateformes : textbroker, scribeur, tripsbytips, href… le constat est partout le même : le salaire est misérable et les commandes n’ont pas de sens. Peut être que les plateformes permettent de découvrir un univers professionnel mais à mon avis ça n’est pas un objectif en soi, plutôt un premier pas mais si on en fait une source de revenus constante on accepte d’alimenter un système ou le travail est dévalorisé.

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