Moche et bon : mon guide des restaurants non-instagramables

Sur les murs, ni briques ni carreaux en céramique blancs. Nulle trace de plante grasse miniature au cache-pot couleur pastel. Aucune ampoule édison au gros fil noir qui pendouille du plafond. Pas de banquettes en bois agrémentées de coussins aux houses dépareillées.

En revanche : des néons, des chaises en aluminium ou en plastique, des dessous de table en papier marron, un anonyme comptoir, des murs décorés de vieilleries. Du kitsch, du mauvais goût, de l’arbitraire.

Dans l’assiette, pas d’avocat ou d’aliments trendy, pas même une fleur décorative, encore moins de graines de lin négligemment éparpillées. Pas d’éclairage flatteur.

Où sommes-nous ? Dans un restaurant. Un endroit où on vient pour manger, avec une fourchette, parfois un couteau. Pas pour faire un shooting publicitaire d’une assiette de bouffe pensée pour bien rendre à l’image.

Qu’est-ce qu’un lieu #instagrammable ?

Pour mes lecteurs qui ne sont pas trop branchés #socialnetwork, un lieu est dit « instagrammable » lorsqu’il correspond aux critères esthétiques du réseau social. De photo de comptoir design en cliché d’assiette immortalisées au format carré, le goût se normalise. Une véritable esthétique instagram est apparue.

Prendre en photo la nourriture vue du dessus. Choisir des aliments aux couleurs fortes, comme le saumon ou l’avocat, qui rendent bien à l’image. Mettre des éléments de déco à la mode pour donner envie de faire des photos.

Résultat lorsqu’on tape « instagrammable food » sur instagram

Certains restaurants recherchent l’instagrammabilité comme le Graal, car elle leur assure une existence en ligne et une publicité gratuite.

A Milan, un restaurant propose même des plats gratuits à ceux qui postent une photo de leur assiette sur intagram. Plus le consommateur est « suivi », plus le nombre de plats offerts est élevé.

Alors rangez moi ce téléphone.

Non. Pas sur la table.

Dans. le. sac.

Voilà. Parce que c’est relou, cette habitude. De manger avec le portable à portée de main. Vous avez peur de quoi ? De rater l’appel du siècle ? De perdre des likes si vous faites pas de story du plateau de fromage ?

Allez, ouste, basta, via les téléphones et autres appareils photos.

Maintenant que le risque photo est écarté, nouez donc votre serviette autour du cou, personne ne sera là pour vous immortaliser.

Prenez place confortablement sur la chaise en plastique.

Ouvrez le menu écrit en comics sans ms.

Détendez vous, posez les coudes sur la nappe en papier à carreaux rouges et blancs.

Laissez-moi juste vous transporter dans mes adresses moches préférées en Italie pour régaler vos papilles.

J’ai bien dit « papilles » et pas « rétines ». On est pas là pour la frime, ou pour s’exclamer à quel point ce cactus en plastique est cute. Là où nous allons, le plaisir gustatif dépasse votre reach sur instagram*. On va se régaler, et personne n’en saura rien. Ni en direct, ni en différé. Préparez-vous à vivre le moment présent.

*reach, n.m. : taux de personnes qui visualisent, « likent » ou commentent un post sur les réseaux sociaux

Si vous ne rangez pas immédiatement cet appareil photo, je trempe ce fromage dans la confiture jusqu’à ce que mort s’en suive.

Moche et bon, Petit Guide des Restaurants non-instagrammables d’Italie

1 – Venise, Osteria Bea Vita

Ici, la vie est belle, certes, mais ça n’est pas le cas de la déco. Dans la salle principale, les murs sont peints d’une vague couleur ocre inintéressante. Ici et là, pendent des masques de carnaval aux couleurs criardes. Les rideaux façon napperon ne sont pas de première fraicheur, mais chut, votre commande arrive.

De vilains spaghetti tous noirs s’enroulent sans aucun sens de la composition. Ici et là, de petits morceaux de forme irrégulière : de la seiche. Plantez y votre fourchette, ouvrez grand la bouche et enfournez. Vos babines se teintent de noir tandis que le goût crémeux et dense assaille la langue.

A la fin du repas, concédez-vous un selfie tout sourire pour immortaliser vos chicots noirs et vos lèvres de mort-vivant.

2 – Rome, Pizzeria da Lofredo

Minuscule, la pizzeria dispose d’une seule table, protégée des tâches par un dessous de plat en plastique orange.

Lofredo est comme la pizza : napolitain, expensif, généreux. Pour un tout petit prix, il réalise des pizze a regola d’arte. Le client s’installe et se met la table tout seul, commande sa pizza et hop le chef s’active. Pas une seconde de trop dans le four, et une buffala qui vient tout droit des campagnes napolitaines. On en pleurerait, pardonnant à l’assiette d’être en plastique (ce qui n’est pas très écolo).

3 – Bari, la pizzeria Al Castello

Une terrasse aux tables de jardin en plastique vert forêt. Un éclairage public qui teinte d’orange le moindre cliché. Un comptoir minuscule où passer commande debout. Une terrasse aux dimensions adaptables au nombre de clients.

Quelques minutes à peine après avoir commandé, un cri, c’est votre numéro, et arrivent, fumants, les panzerotti.

Croquez leur carapace de pâte frite et libérez un fleuve de lave à la tomate. Ça coule sur vos doigts, sur la table, tâche votre pantalon et vos chaussures. Mais sous vos paupières closes, vous ne pensez qu’à la douce félicité brûlante qui envahit votre bouche, puis votre gorge.

4 – Palerme, Trattoria Al Vecchio club Rosanero

Dire que la déco est de mauvais goût est un véritable euphémisme. Sombre, encombrée, la salle ressemble à une grotte. Les parois voutées sont tapissées de posters, trophées et autres écharpes aux couleurs de l’équipe de foot palermitaine, la fameuse Rosanero, couleurs du maillot local. La lumière filtre d’on ne sait trop où, éclairant à peine les merveilles de pâtes au poisson ou de friture jetés dans l’assiette par un chef sûrement plus intéressé par le goût que par la palette des couleurs.

5 – Polignano a Mare, il Mago del Gelato

Boule à facettes, déco marine, serveurs papillonés et menu écrit au fluo à moitié effacé par l’air moite d’été : un cocktail de genres qui ne présage pas le meilleur. Pourtant, c’est le meilleur glacier de Polignano a Mare, voire, allez, du nord de la Pouilles. La déco est franchement dégueulasse. Mais testez la granita con panna et vous verserez la larmichette. Le cornet pistache, lui, vous arrachera des gémissements de plaisir tandis que vous songerez « encore ! »

8 – Ancona, Trattoria da Irma

Port d’Ancône, univers fait de l’éclatante beauté de la mer, de la crasse grasse des navires, enlacé d’antiques murs. Le midi, les travailleurs du port, de la douane et des bateaux se pressent dans les bouis bouis qui ont poussé ici et là. Comme chez Irma, avec ses quelques tables en bois, où le menu est annoncé à voix haute, voire crié depuis les cuisines. Du poisson, celui du jour. Des coquillages, selon arrivage. Du bonheur, de l’entrée au café.

Je pourrais citer encore d’autres adresses mais je préfère vous poser la question : quels sont vos restaus moches préférés en Italie ? Accordez vous de l’importance à la déco ou est-ce secondaire ? Êtes vous capables d’instagramer votre assiette avant de vous ruer sur la bouffe ? Si oui, quel est votre secret ?

26 Comments on "Moche et bon : mon guide des restaurants non-instagramables"

  1. Tu m’as fait beaucoup rire et je trouve cet article rafraîchissant. J’accorde beaucoup d’importance au cadre, à la vue plus qu’à la déco : j’avoue, manger dans une arrière cour moche ou une salle aveugle, ça me déprime, et je préfère manger mal sur la place saint Marc avec vue sur les gondoles que bien dans un resto moche au fond d’une rue quelconque. J’assume. J’aime les belles vues encore plus que la bonne bouffe, même si je ne photographie pas – je ressentais déjà ça avant Instagram.

    • Je suis d’accord sur le cadre, et d’ailleurs certains restaus que je cite ont un cadre sympa comme la bea vita qui est au bord d’un charmant canal. Je suis du genre à privilégier l’assiette, mais manger dans un beau lieu peut être très agréable, la critique ici est portée à la tendance à faire passer le visuel avant tout, à se fondre dans un moule. Quand l’expérience restau se vit à travers le prisme des photos qu’on va pouvoir en faire…

  2. Ce petit sentiment de culpabilité ressenti en début d’article prouve bien que je me reconnais plutôt pas mal dans la personne qui mange avec le téléphone à portée de main ! Mais même si depuis mon retour à Paris il y a plein d’endroits qui me donnent envie parce qu’ils ont l’air « cool », au final je retourne plutôt vers ceux qui sont plus classiques mais où je suis sûre de bien manger. Et d’ailleurs le meilleur souvlaki que j’ai mangé à Athènes n’était ni dans le centre-ville avec ses jolies terrasses, ni dans le quartier plus classe, c’était dans une salle bien trop petite, sans aucune déco et avec la télé bien trop forte !

    Jéromine Articles récents…Un week-end à LorientMy Profile

    • On est nombreux à se laisser envahir par le téléphone, moi la première. Mais à table j’essaie de le mettre de côté et de me rappeler que le monde s’en fout, de mon assiette de pesto… Ce qui est problématique quand on aspire à créer du contenu online dans la thématique voyage/food car les visuels y sont utiles… Dilemme

  3. un des seuls restos à l’ambiance un peu glauque que j’ai fait c’est à Martina Franca (pouilles). Un soir en famille, dans une petite rue, un petit vieux assi sur sa chaise nous invite a descendre une vingtaine de marches pour découvir le restaurant familial. On décide d’y aller et comme ils ont allumé le resto et la cuisine pour nous on est resté pour ne pas les vexer. C’etait vraiment une ambiance spéciale d’être ainsi seul en les voyant s’activer dans la cuisine pour nous faire des orechiette. Un peu déçu sur le moment d’autant plus que cette ville est très vivante, je me rends compte aujourd’hui du côté touchant de ce souvenir

  4. Ahah il est drôel ce post, j’adore tes petits dessins ! On sait où manger moche mais bon en Italie et tu nous as donné le sourire 🙂

  5. j’adore l’idée aussi!

  6. Excellent ❤️❤️‼️‼️‼️

  7. Ahah je comprends mieux ton questionnement sur les visuels avec ta solution photoshoppée ! Cet article est génial? C’est quand même plus sympa de manger bien dans un endroit moche que manger mal dans un endroit super instagrammable ! Bon, moi, à Rome, j’ai testé un resto non instagrammable et pas bon (curieux car répertorié dans le guide du Routard et très bien classé sur Tripadvisor – j’ai dû tomber sur un mauvais jour).

  8. Trop bon ce billet ! Au debut en arrivant en PVT en Nouvelle-Zelande je croyais que l’avocat, la deco hipster et tout le tralala etait un truc d’anglo-saxons du Pacifique puis je me suis apercue que c’est partout pareil… Je ne savais que l’Italie avait ete aussi contaminee. C’est fou le nombre de bon trucs qu’on peut trouver dans des lieux sans deco ou a la deco douteuse! (pardon pour les accents je suis sur clavier anglo)

    Perrine Articles récents…Histoires expatriées : le système de santé au CanadaMy Profile

  9. Que tu m a fait rire ! Le gâteau orgasmique je sais à qui je vais le faire goûter…

  10. Je fais partie de ceux qui ne prennent que treeees rarement leurs assiettes en photos, parce que sinon je ne vois pas l’intérêt, je suis venue pour manger et ma gourmandise l’emporte toujours. Pareil sur instagram, je ne cherche ni ne like des photos de nourriture, ce n’est vraiment pas mon truc.
    Plus que la déco du lieu ou l’apparence de l’assiette, c’est le goût qui prime ! Quand on ne connait pas un quartier / une ville, on a plus tendance à faire attention à l’aspect extérieur du restaurant, je pense que ça nous rassure, et c’est normal, puis manger un joli cadre est toujours agréable. Je pense que parfois il ne faut pas hésiter à pousser certaines portes, au Japon certains boui-boui ne payent pas de mine, mais question papilles on se régale et on revient ! Faut faire le tri^^
    Eva Articles récents…#Histoires Expatriées : Le système médical au JaponMy Profile

  11. Non seulement, la technologie a pris le pas sur beaucoup de chose, mais si en plus il faut faire la photo parfaite pour Insta avant de manger, il vaut mieux commander une salade, au moins ça ne refroidit pas 🙂
    J’aime beaucoup l’idée de cet article en tout cas !
    Tim Articles récents…Les meilleurs cadeaux à offrir à un voyageurMy Profile

  12. Ahah MERCI Lucie, je me sens moins seule, moi aussi je refuse de prendre mon assiette en photo (je suis bien trop occupée à manger)… ce qui en effet peut poser quelques problèmes quand on a un blog de voyage /lifestyle 😀
    Julie – Amore Mio blog Articles récents…Cimitero delle Fontanelle : adopte une âme et fais un vœuMy Profile

    • Après, je dois dire la vérité, ça m’arrive de photographier mon assiette, mais je constate que souvent c’est inutile : faire une jolie photo de nourriture demande de l’application, et moi je veux juste manger donc je ne prends pas le temps et le résultat est moche !

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