Voyager sans faire de photos

Voyager sans faire de photos

Image de couverture : vue sur les 5 terre

– C’est beau ! Je vais faire une photo.

– Tu as vu, tous ces cactus ?

– Rho mais tais-toi je fais une vidéo !

Sur la terrasse panoramique de Corniglia, le silence ne dure jamais longtemps. Un groupe, écouteurs vissés aux oreilles, débarque avec leur guide.

– Prenez votre temps, prenez des photos, on se voit à midi et quart à la navette, ordonne la guide.

En quelques minutes, le groupe se disperse.

– On a le temps de faire un peu les magasins, commente une dame.

– Jacques, tu viens ? appelle une autre.

– Je fais la photo, j’arrive !

Le silence et la brise chassent les derniers touristes. Entre un groupe et l’autre,  on somnolerait presque, rafraîchis par la mer, en bas.

Une photo toutes les 15 minutes

Je suis dans les Cinq Terres depuis cinq jours – j’ai de la chance, j’ai le temps, je suis là pour le travail.

Dans la galerie de mon téléphone,  j’ai déjà stocké 160 images, vidéos comprises, et 206 sur mon appareil photo numérique. En faisant un peu de stats,  et en considérant mes heures actives, je fais donc une photo tous les quarts d’heure environ. Ceux qui me connaissent savent que la plupart représentent des ape-car ou des trains.

Un jour j’achèterai une ape-car, c’est sûr.

Cheeeeese!

« Il y a des gens qui nous demandent des tours sur mesure pour reproduire des clichés vus sur Instagram », me raconte Ricardo, avec qui j’embarque pour une balade en bateau. Ce jour-là, elles sont six américaines à bord, trois bouteilles de vins blanc (chaud) sous le bras.

« Ici, vous pouvez voir la villa Agnelli, demeure de la famille propriétaire de la FIAT », lance Ricardo en quittant le port.

À la proue du bateau, le groupe prend la pose, verre à vin levé.

« Cheeeeeseee! »

Sur le t-shirt de l’assistante de bord, le mantra « Nothing beats a great smile », imprimé en lettres pailletées, confirme la défaite du commandant.

« Je crois que ça ne les intéresse pas trop », rigole-t-il avant de mettre les gaz.

Nous sortons du port.

Sur le petit hors-bord, les clientes sont invitées à laisser leurs affaires dans les coffres, l’assistante se chargeant des photos, qu’elle transfère en cloud au groupe dès le retour au ponton.

« Sinon c’est vraiment le délire », m’explique-t-elle. Mais à peine approche-t-on du premier village, les cellulaires refont leur apparition, pointés sur le géant Neptune soutenant la montagne. La tentation de l’image est trop grande, le regard trop habitué à filtrer dans le cadre, à contempler à travers l’écran.

Je ne déroge pas au phénomène,  pointant mon viseur sur un groupe de chèvres sauvages accrochées au rocher, dont elles lèchent le sel.

Cette image est ratée et on ne voit même pas les chèvres

To take or not to take (this very instagramable picture)

On le sait, Instagram et son effet émulateur ont rendu invivable plus d’un coin du monde : d’un tronc en bois canadien victime de son succès, à ce village autrichien excédé par les photos, les champs de lavande envahis de photographes en herbe…

J’ai toujours pensé qu’il suffisait d’éviter de prendre en photo la Joconde, ou autre paysage mitraillé de flashs, pour être en dehors du phénomène. Mais au delà de ces lieux qui acquièrent une popularité aussi soudaine que problématique à travers les réseaux sociaux, faire des photos et les partager est devenu (depuis un moment déjà) un acte indissociable du voyage.

Pourrais-je m’en passer ?

Pas de photo, grosse fomo. Ce sentiment de passer à côté des choses qu’on peut éprouver lorsqu’on n’a pas fait LA photo, capturé LE moment. Alors dans le doute, on shoote tout le temps.

Moins de photos, moins de touristes ?

Le printemps 2024 a été rythmé d’articles sur le la lutte au sur-tourisme, Venise en tête des tendances avec l’entrée en vigueur du ticket d’entrée payant pour les touristes journaliers. Mais sur place, les habitants et les lecteurs de la presse locale ont bien vu que cela n’a rien changé aux volumes, importants, de visiteurs concentrés en quelques points de la ville, du Rialto à San Marco. La mairie a joué la surprise, face aux entrées d’argent « bien plus élevées que les prévisions ». Le jeu de dupes fonctionne à plein, sans autre effet concret que nuire à la vie quotidienne des habitants, susceptibles d’être contrôlés à tout moment.

Et si la mairie avait plutôt interdit les photos ?

Voyageriez-vous s’il vous était impossible de faire des photos ? Si rien ne pouvait être photographié ? Pas même les chats qui paressent au soleil, la lumière sur un canal où un joli détail sur une façade ? Rien.

Pas de photos, pas de story, pas de post. Un voyage qu’on ne pourrait raconter qu’avec des mots.

Je trouve cette question intéressante, pas parce que je souhaite diaboliser la photo, ou critiquer le fait de partager sur les réseaux. J’adore faire des photos et c’est un excellent moyen d’avoir un souvenir à imprimer ou un fond d’écran qui sent bon les moments joyeux.

Mais plutôt parce qu’elle nous force à interroger notre rapport à l’image et au voyage. Qu’est-ce qu’on ferait si on photographiait moins, ou pas du tout ? Et quels effets cela aurait, si une ville ou un quartier parvenait à interdire complètement les photos ? Imaginez qu’on colle des gommettes obstruant les objectifs sur les téléphones des touristes, comme le font certaines usines pour conserver leur secret tout en faisant visiter à quelques visiteurs (comme chez Lamborghini où j’ai été en reportage l’année dernière pour Grazie Gigi, oui oui).

La question, comme nous au soleil couchant un Spritz à la main, se pose.

10 thoughts on “Voyager sans faire de photos”

  • Peut-être qu’interdits de photos, on tenterait de dessiner ? Alors on resterait plus longtemps au même endroit, à s’imprégner de son atmosphère, ses odeurs, sa chaleur pendant qu’on essayerait d’en relever les lignes. Et quelqu’un passerait derrière nous regarder ce qu’on gribouille, et la conversation s’engagerait, voir s’il a vu la même chose que nous… Peut-être aussi qu’on essayerait d’enregistrer des atmosphères sonores, le glouglou d’une fontaine, la rumeur des conversations et leurs pics, les cris du marché, le bruit de moteur des ape-cars et le bêlement des chèvres — mais si ça se trouve, elles resteraient silencieuses et certains groupes seraient assez idiots pour lancer des cailloux pas loin d’elles et les faire bêler ? Il est décidément difficile de faire confiance à sa mémoire…

    • J’ai pas mal dessiné dans des lieu publics à Rome et je confirme que ça engage la conversation, même brièvement ! Je me souviens toujours du touriste japonais qui a complimenté mon pin parasol quand je regarde à nouveau ce dessin.

  • Quand j’étais jeune…. nous partions avec un appareil photo doté d’une pellicule 24 ! Nous réfléchissions donc à 2 fois avant de faire une photo.
    Et les développements n’étaient pas donnés, les résultats aléatoires.
    Mais ça s’était avant, nous pouvions aussi revenir avec 34 ou 36 photos ratés. Vive le numérique… et la retenue pour ne pas regarder que l’écran de l’appareil qui regarde le paysage.
    Merci pour ces beaux textes, la photo ne fais pas tout !

    • C’est vrai que c’était très chouette les photos argentiques pour l’attente et la surprise… et le fait de devoir choisir. D’ailleurs il y en a qui y reviennent volontairement même en amateur !

  • Bondi, personnellement, quand un lieu, un monument, un musée ou autre interdit la foto, je n’y vais ou ni entre même pas…
    Pour citer le premier commentaire, quand je pose mon trépied dans un endroit, souvent et spontanément les gens curieux s’interrogent et parfois la conversation s’engage…
    La foto est un trop bel art qu’il serait dommage de l’interdire…

    • Oui, c’est une question qui comprend une bonne dose de provoc, mais ça m’a amusé d’imaginer que ce serait plus efficace à Venise que de faire payer pour visiter la ville, et ton témoignage confirme un peu que ça décourage la visite. Ce qui est important je crois c’est comment on fait des photos, déjà poser un trépied c’est différent de faire 300 photos à toute vitesse sans prendre le temps de regarder

  • J’adore ton article, comme d’habitude, toujours très bien écrit. En plus d’être beau et de nous faire voyager, il nous fait/me fait m’interroger…
    C’est une sacré colle que tu nous poses là!
    Aujourd’hui le visuel, l’image, occupent une part très importante de nos activités ( encore plus dans le voyage!) et ce syndrome « de rater quelque chose » est, à mon sens, dévastateur, car on ne vit plus le moment présent.
    Toutefois, je pense que les souvenirs olfactifs et sensoriel sont les plus forts. Pour donner un exemple : aucune image ne pourra remplacer ce doux parfum de fleur d’oranger, de café fraichement moulu, d’amaretto, qui flottent dans les café ou gelateria italiens. Le bruit des conversations « al bancone », le barista qui tape le percolateur, le réservoir à glace avec son couvercle argenté, le moment où le serveur te dira « panna? ». Tout ça ne peut apparaitre sur une photo, et ce n’est qu’en le vivant que nos souvenirs s’en imprègnent !

    • Merci Ariane en effet les souvenirs olfactifs sont très puissants, je suis d’accord ! Par contre l’ambiance sonore eh bien… ça donne l’addiction à la vidéo et c’est une autre déclinaison du problème. Je suis toujours tentée de créer en vidéo mais j’ai peur que ça devienne une habitude qui me coupe de ce que je vis. Je ne sais pas comment font les créateurs qui font du contenu tous les jours…

  • Merci Lucie, c’est intéressant comme questionnement.
    Lorsque je prends des photos, c’est essentiellement pour raconter quelque chose à quelqu’un au retour. C’est un plaisir de partager le récit du voyage en montrant des photos. Mais ce que je constate presque toujours, c’est que submergés d’images que nous sommes, plus personne n’a envie de regarder les photos des autres.

    • Moi j’ai l’impression au contraire qu’envoyer des photos est parfois devenu obligatoire pour donner de ses nouvelles ou communiquer avec ses proches quand on n’est pas ensemble. « Comment tu vas, ça se passe bien, envoie des photos »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.


You Might Also Like

Venise pour tous

Venise pour tous

Aujourd’hui, très cher lecteurs, très chères lectrices, j’ai plusieurs raisons d’être heureuse. 1 ) J’ai une bonne nouvelle. 2 ) Des petits cadeaux à vous faire gagner. 3 ) Et j’ai écrit un nouvel article […]

[TERMINE] Concours : 5 Guides Évasion Sicile à gagner !

[TERMINE] Concours : 5 Guides Évasion Sicile à gagner !

BONJOUR A TOUS JE SUIS SUPER CONTENTE PARCE QUE : Ça y est. Il est arrivé. Le facteur a sonné à la porte, et m’a confié le bébé : un beau paquet en direct des […]

N’allez pas dans les Marches, c’est vraiment trop moche

N’allez pas dans les Marches, c’est vraiment trop moche

Vous n’avez jamais entendu parler de cette région italienne et puis, franchement, les Marches, on a vu mieux comme nom. De toute façon, si vous allez en Italie vous préférez visiter Rome, la Toscane ou […]